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Le LSD a 80 ans : de la psychiatrie à la contre-culture américaine

La résurrection de la recherche médicale sur le LSD •

Après s’être brutalement arrêtées avec l’interdiction du LSD à la fin des années 1960, des études sur les substances psychédéliques recommencent en Suisse, en Grande-Bretagne, mais pas (encore) en France.

Dans les années 1950, le psychiatre britannique Humphry Osmond (1917-2004) et l’écrivain Aldous Huxley (1894-1963) étaient à la recherche du mot juste pour décrire les substances – le LSD, la mescaline, la psilocybine – qui altèrent la réalité et dont ils étaient à la fois consommateurs et théoriciens. Un mélange des mots grecs psyche et delos sera inventé par Osmond : « psychédélique », ce qui rend l’âme visible.

Le psychiatre fut un des pionniers de l’utilisation thérapeutique du LSD. Il créa en 1953, au Canada, un programme pour aider les alcooliques. En leur administrant une unique et forte dose de LSD, il espérait que la psychose artificielle passagère qui en résulterait, proche du delirium tremens dont souffrent les alcooliques, les pousserait à arrêter. Jusqu’à la fin des années 1960, il traitera près de deux mille patients. Un an après leur thérapie, 40 % à 45 % d’entre eux n’avaient plus rebu, un taux colossal.

Ce fut loin d’être le seul chercheur à mener des essais cliniques avec du LSD à cette époque. Le LSD était alors un médicament légal. Il suffisait de passer commande au laboratoire suisse Sandoz, qui l’avait breveté, pour recevoir gratuitement des cachets de Delysid, leur médicament à base de LSD. Entre 1950 et 1965, près de quarante mille personnes souffrant d’alcoolisme, de dépression profonde, de toxicomanie, de schizophrénie ou d’autisme se voient prescrire une forme ou une autre de LSD.

Près de mille études sont publiées et, même si certaines sont entachées d’une maigre rigueur scientifique, les résultats, comme ceux du Dr Osmond, sont souvent encourageants. Le psychiatre suisse Franz Vollenweider parlera « d’effets thérapeutiques prometteurs » sur tous ces patients, dans une étude parue en 2010.

Du cabinet médical à la rue

Ces « effets thérapeutiques » ne convaincront pas les responsables politiques de l’époque, après que le LSD échappera au corps médical pour inonder les rues des Etats-Unis. Même un ardent défenseur comme Osmond rappelait sans cesse que les psychédéliques étaient « des substances dangereuses qui doivent être traitées avec respect ». Mais l’époque était contestataire, et un autre psychiatre converti au psychédélisme avait plus d’écho : Timothy Leary, qui distribuait des cachets de LSD à ses étudiants d’Harvard sans aucune supervision et appelait toute une génération à rejeter la société.

Le LSD alimentera la prise de conscience de la naissante contre-culture américaine, inspirera des œuvres incroyables à des artistes, écrivains et musiciens, mais sera aussi usé et abusé, hors de tout contrôle médical. Les travaux scientifiques finiront par être conjointement discrédités par le zèle politique et les excès du Summer of Love.

En quelques années, le LSD passera du statut de médicament au potentiel intriguant à celui de stupéfiant. Interdit progressivement dans les pays occidentaux sous l’impulsion américaine, il finira classé en 1971 par l’ONU, avec la psilocybine et la mescaline, comme substance n’ayant aucune valeur thérapeutique.

Absence et renaissance

S’en sont suivis quarante ans durant lesquels les recherches médicales psychédéliques ont tout simplement disparu. Leur classification comme stupéfiants n’empêchait théoriquement pas leur utilisation dans un cadre médical, mais les autorisations administratives étaient si compliquées à obtenir et le financement d’essais cliniques si prohibitifs que presque aucun chercheur ne s’y est aventuré.

« De 1966 à 2006, en dehors de quelques équipes qui ont maintenu vivante l’idée que les psychédéliques pouvait avoir un intérêt thérapeutique parfois considérable, tout s’arrête », résume Bertrand Lebeau-Leibovici, addictologue à l’hôpital Saint-Antoine, à Paris.

Toute la recherche issue de la période 1950-1966 est oubliée, quand elle n’est pas purement discréditée. « Depuis les années 1970, on a assisté à une disqualification du LSD en tant que médicament au sein de la communauté scientifique, qui ne le considère que comme un stupéfiant, explique Zoë Dubus, doctorante en histoire, spécialiste de l’usage médical des psychotropes. La couverture médiatique sur les supposés effets négatifs du LSD hors du cadre médical contribue aussi au déclin de l’intérêt scientifique. Tout cela empêche la reprise des études. »

Le retour de ces substances dans le champ de la psychiatrie, des neurosciences et de la psychopharmacologie, ce que certains chercheurs appellent « la deuxième vague de recherche psychédélique », s’amorce au début des années 2000, porté par ces « quelques équipes » travaillant en Suisse, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis et financées par trois associations privées qui militent pour la légalisation des psychédéliques et hallucinogènes à usage thérapeutique : la Multidisciplinary Association for Psychedelic Studies (MAPS), le Heffter Research Institute et la Beckley Foundation.

Parmi les études modernes les plus importantes

LSD et fin de vie. Le psychiatre suisse Peter Gasser a mené, de 2006 à 2012, la première étude clinique avec du LSD en 40 ans. Il a donné des doses à des malades tout juste diagnostiqués d’un cancer à un stade avancé pour savoir si cela pouvait les aider à gérer leur angoisse. Les résultats, publiés en 2014, montrent que les patients ont connu une amélioration durable de leur état psychologique. « L’intérêt pour ces personnes est d’avoir un traitement qui fasse effet rapidement (…) L’expérience du LSD peut les aider à surmonter une crise existentielle », écrit le psychiatre.

LSD et cerveau hyperconnecté. En 2016, David Nutt et Robin Carhart-Harris, de l’Imperial College London, montrent pour la première fois les effets du LSD sur le cerveau humain. Des IRM montrent comment il en modifie les connexions et l’activité. Des zones qui étaient séparées - celle de la vision, de l’ouïe, du mouvement - ne le sont plus. Un début d’explication à cette sensation de dérèglement ses sens qu’on vit sous trip, mais aussi, pour les chercheurs, des possibles pistes dans la recherche psychologique sur la dépression et l’addiction.

La tradition psychédélique de la recherche française

Rien de tout cela en France, où les recherches psychédéliques sont au point mort depuis l’interdiction du LSD en 1966. « Le coût des essais cliniques, l’absence de fondations privées anglo-saxonnes et la difficulté à obtenir des autorisations légales rendent la recherche extrêmement difficile en France, alors même qu’il y a un assez large consensus pour penser que le potentiel thérapeutique est considérable », regrette Bertrand Lebeau-Leibovici.

Un essai clinique nécessiterait l’aval de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), de comités d’éthiques et de comités de protection des personnes. Pour Thomas Gicquel, du laboratoire de toxicologie de l’université de Rennes et auteur d’une thèse sur l’utilisation médicale du LSD, la frilosité de ces organismes s’explique simplement :

« Il s’agit quand même de donner une substance classée comme stupéfiant à des patients alors qu’on n’en mesure pas toujours les effets, à court et long terme. »

Les défenseurs des thérapies psychédéliques ne comprennent, eux, pas cette frilosité, d’autant que, rappellent-ils, la recherche française fut pionnière en la matière dans les années 1960. Les premiers essais cliniques pour traiter les névroses avec de la psilocybine ont été menés à l’hôpital Sainte-Anne par les psychiatres Jean Delay et René Robert. « Il y a eu une vraie présence française dans la recherche sur le psychédélisme jusqu’à l’interdiction du LSD. Depuis, les Français sont absents des travaux. Ce qui a prévalu, c’est la bêtise », critique le Dr Lebeau-Leibovici.

En l’absence d’ouvertures administratives, les chercheurs qui défendent le potentiel thérapeutique des substances psychédéliques s’organisent autrement. Vincent Verroust, un chercheur en histoire des sciences, a créé en 2017 la Société psychédélique française, une association qui met en relation les chercheurs qui s’intéressent au sujet, avec une approche mêlant éducation et lobbying :

« Notre rôle est de faire connaître ces substances, leurs applications thérapeutiques, les publications étrangères en la matière, mais aussi augmenter les probabilités pour que les recherches cliniques se produisent en France. »

Comme tous les chercheurs s’intéressant à la question que nous avons interrogés, il « est très confiant sur le fait que ça va finir par arriver en France. Même s’il y a des résistances législatives, culturelles et générationnelles, on attend que les premières fissures apparaissent ».

« Il y a un renouveau des études psychédéliques. Il serait extrêmement triste que la France n’y participe pas, abonde le Dr Lebeau-Leibovici. Je pense que les conditions sont réunies pour réveiller la recherche française. » Il compte prochainement déposer une demande de projet de recherche sur le LSD, la psilocybine, la DMT et la mescaline auprès de l’ANSM. Une tentative qui sera sûrement rejetée, mais dont le but est surtout de pousser l’organisme « à nous expliquer les raisons pour lesquelles elle refuse de nous donner une autorisation. Et à le faire publiquement".

Voir en ligne : Le Monde

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