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Vieillissement du parc nucléaire, usure des salariés : une situation explosive ?

Par Vincent de Gaulejac, Salvador Juan, Danièle Linhart, Anne Salmon, Annie Thébaud Mony, sociologues

Le Monde - 6 octobre 2010 - Point de vue

Vieillissement du parc nucléaire, usure des salariés : une situation
explosive ?

L’opinion publique devient sensible à l’idée que l’organisation du travail
et les nouvelles formes de management peuvent être la cause d’un malaise
profond au sein des entreprises. Cette souffrance débouche sur une violence
contre soi-même (les suicides en entreprise en sont la manifestation
extrême) et contre les autres (harcèlement et formes graves d’agression
physique). Des mesures urgentes sont à prendre. Un autre aspect du problème
est plus souvent ignoré : les logiques managériales gangrènent aussi la
qualité du travail. Elles sont en ce sens le vecteur d’un accroissement
significatif des risques industriels.

Ces logiques ont été introduites au sein d’EDF. Elles sont désormais bien
établies dans un contexte marqué par le vieillissement du parc nucléaire.
Les interrogations des physiciens et des chimistes sur le comportement du
matériel en situation de vieillissement se multiplient. Des recherches sont
d’ailleurs engagées. Ces questions entrent en résonance avec celles des
sociologues et des psychologues du travail sur l’usure des salariés dont les
compétences et la capacité de faire correctement leur travail se trouvent
ébranlées par les modes d’organisation et les conditions de mobilisation
managériales. Ces risques se précisent au fil des enquêtes de terrain. Il
est de notre responsabilité de chercheurs de les porter au débat public.

Les directions ont parfois conscience du malaise qui frappe l’entreprise.
Mais il n’est pas certain que les séances de massage proposées aux salariés
stressés du nucléaire soient une réponse à la hauteur des enjeux et des
risques de cette activité. Les "challenges" commerciaux conduisant les
agents à venir travailler déguisés en cow-boys ou l’incitation à choisir un
animal familier pour égayer la vie d’un service, ne sont pas non plus des
mobiles suffisants pour des salariés en perte de professionnalité.

Deux croyances font écran pour appréhender les nouvelles menaces liées au
travail. D’une part, le progrès technique pourrait compenser l’imperfection
de l’opérateur : la machine serait infaillible. D’autre part, l’amélioration
des modes de contrôle et de traçabilité limiterait les erreurs. Ces
arguments sont toutefois fragiles. Car pour se conformer aux impératifs de
rentabilités financières, les agents sont parfois conduits à ruser avec les
normes et les contrôles.

On l’a vu dans un autre contexte avec l’affaire Kerviel : ni la technique, ni le contrôle n’ont été en mesure de prévenir les opérations de camouflage qui ont coûté prés de cinq milliards d’euros à la Société générale.

A EDF, les conséquences ne seraient pas seulement financières. Elles
engagent la santé publique et la préservation de l’environnement.
L’usure psychologique et sociale des salariés d’EDF n’épargne aucune
catégorie du personnel. On la repère maintenant chez les cadres. Elle ne
s’explique pas uniquement par le déclin des finalités de service public au
profit des buts de performance financière. Le changement est aussi
structurel. L’entreprise de service public s’est d’abord séparée de GDF.
Devenue société anonyme, elle s’est fractionnée en plusieurs filiales
distinctes. Les réseaux professionnels qu’avaient tissés les agents se sont
disloqués. Toute une part de la coopération construite sur le long terme se
trouve anéantie. La compréhension fine des rouages de l’entreprise sur
laquelle reposaient en partie l’efficacité et la réactivité des agents vient
d’être détruite.

Les restructurations touchent en fait le cour de l’activité des salariés.
Les agents parlent d’une frénésie de changements. Celle-ci déstabilise
perpétuellement le travail des équipes. Tout est à réinventer en permanence
 : les savoirs adaptés, les réseaux nécessaires à l’accomplissement du
travail. L’individualisation de la gestion des agents ne facilite pas ces
adaptations collectives.

LES NOUVEAUX RISQUES DANS LA SPHÈRE DU TRAVAIL

Le brouillage des repères crée des formes de désapprentissage dans un
contexte de pression du court terme. La transmission des savoirs est devenue
problématique. Soucieuse de s’émanciper de la culture de service public
largement véhiculée par les anciens agents, l’entreprise ne leur permet plus
de former les jeunes recrutés par la pratique du travail en binôme.
L’acculturation fait son chemin sur le plan des valeurs, mais aussi sur le
plan des métiers.

L’externalisation du travail et le recours à la sous-traitance sont massifs
à EDF. Dans les centrales nucléaires par exemple, les arrêts de tranche,
période essentielle de maintenance, sont marqués par l’arrivée d’une
multitude d’entreprises sous-traitantes elles-mêmes constituées de salariés
précarisés et tournants. Le rôle des agents se réduit souvent à la
surveillance et au contrôle des prestataires en charge des opérations. La
compétence technique échappe douloureusement à ces professionnels, tandis
que l’expérience des travailleurs sous-traitants se disperse au fil des
déplacements entre les centrales.

Voilà quelques éléments sur lesquels il est urgent de réfléchir pour éviter
des catastrophes dont les conséquences humaines et environnementales
seraient irréversibles. Les implications de l’angoisse au travail ne
s’arrêtent pas aux frontières de l’entreprise. Comme le nuage de Tchernobyl
se jouant des limites du pays, elles les transgressent. La concentration de
la puissance industrielle et financière, l’emprise de l’organisation
immédiatement rentable au détriment de l’institution porteuse de cohésion
sont telles aujourd’hui que les nouveaux risques dans la sphère du travail,
sont fondamentalement devenus des risques globaux et donc un enjeu de
société.


Vincent de Gaulejac, sociologue clinicien, directeur du Laboratoire de
changement social à l’université Paris-Diderot ;

Salvador Juan, sociologue des risques et de l’environnement, professeur à
l’Université de Caen ;

Danièle Linhart, sociologue du travail, directrice de recherche au CNRS ;

Anne Salmon, sociologue du travail, professeure à l’université Paul Verlaine
(Metz) ;

Annie Thébaud Mony, sociologue du travail et de la santé, directrice de
recherche à l’Inserm.

Cette tribune est intéressante en cela qu’elle fait l’impasse sur un autre facteur de la réalité sociale au travail : le culte de la performance, qui peut parfois conduire à des situations de rupture, notamment quand un individu pour satisfaire aux exigences de productivité consomme des drogues licites ou illicites pour "masquer" sa fatigue, son humeur, ses frustrations, etc... ce que l’on pourrait résumer par "syndrôme Delarue" (sic).

Sauf que le cas de cet animateur télé est aussi emblématique que révélateur d’une situation globale plutôt inquiétante.

Car, par paliers successifs, la consommation de substances licites ou illicites "pour tenir" peut devenir dangereuse, notamment le jour d’un passage à l’acte final, quand toutes les soupapes sont bloquées.

Il est grand temps de mettre en débat la "productivité" et/ou la "pénibilité", mais également la question du recours aux drogues pour augmenter la performance, donc les risques.

Pour compléter ce texte publié par Le Monde.fr, je vous invite également à lire cet article sur Rue89 qui fait le point sur les méthodes managériales à l’oeuvre aujourd’hui dans les grandes entreprises. Selon un syndicaliste d’ErDF, après France Télécom, c’est au tour de son entreprise d’adopter le plan NEXT.

http://eco.rue89.com/2010/10/01/stage-france-telecom-courbe-du-deuil-et-casse-du-salarie-169002

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