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Sécurité et cannabis : Manuel Valls ne va pas au bout de son raisonnement

Sécurité et cannabis : Manuel Valls ne va pas au bout de son raisonnement

LEMONDE.FR | 27.04.11 | 09h51

Dans son dernier ouvrage, Manuel Valls affirme, à raison, que la gauche, pour revenir au pouvoir, doit proposer un programme clair en matière de sécurité. Elle aurait en effet tort de ne pas le faire, tant l’échec de la politique du chiffre imposée par Nicolas Sarkozy est flagrant : les violences sont en hausse constante, les policiers et les gendarmes sont de plus en plus fréquemment agressés et 11 000 postes ont été supprimés depuis l’arrivée de l’ancien ministre de l’intérieur à l’Elysée…

Si plusieurs des analyses et des propositions du député-maire d’Evry sont intéressantes, on ne peut que regretter qu’il laisse entendre qu’il rejette toute réforme de la législation en vigueur, car "toute substance qui contribue à l’aliénation des hommes est pour [lui] hérésie". Certes, et c’est pour cela que la lutte contre la surconsommation de produits légaux comme les médicaments psychoactifs ou l’alcool pourrait être améliorée. A contrario, une réforme législative n’empêchera en rien une lutte renouvelée contre l’usage abusif du cannabis au volant, à la manière de ce qui est fait aujourd’hui pour l’alcool.

Il n’a jamais été aussi nécessaire de changer notre politique de lutte contre le cannabis. Celle-ci s’avère non seulement inefficace, mais surtout contre-productive. Nombre d’études le démontrent, la répression, c’est-à-dire le nombre croissant d’interpellations de consommateurs, l’arrestation et la détention des trafiquants, comme les saisies de drogues, n’ont d’effets, ni sur la consommation, ni sur les prix.

Force est de constater aujourd’hui que ce sont les petites mains du trafic, appâtées par des gains rapides, et surtout les usagers qui sont poursuivis, tandis que les grands trafiquants, eux, ne cessent de s’enrichir. Ainsi, entre 1995 et 2008, selon les chiffres du ministère de la justice, le nombre de condamnations pour usage illicite de stupéfiants est passé de 5 000 à plus de 19 000 ! Tandis que le nombre de condamnations pour trafic décroissait dans la même période de 2 500 à moins de 2 200 ! Comme le dénonce Manuel Valls, "s’attaquer en profondeur à l’enchevêtrement des réseaux de la drogue réclame énormément de moyens humains et financiers. Mais pour la statistique policière, cela n’est pas rentable".

Cette aberrante politique du chiffre est désormais condamnée unanimement, y compris au sein même du syndicat de policiers le plus proche de l’Elysée. Eric Mildenberg, secrétaire national d’Alliance n’écrivait en effet rien d’autre au mois de mars dans le mensuel de son organisation : "il est plus avantageux, au nom de cette culture du chiffre, d’appréhender dix fumeurs de cannabis (…), plutôt que de prendre le temps nécessaire à neutraliser la délinquance organisée."

Mais si le développement du député-maire d’Evry est bon, il se trompe quand il accuse "la politique sous-dimensionnée de Nicolas Sarkozy" en matière de drogues de passer "totalement à côté du sujet". Car selon le document de politique transversale du projet de loi de finances 2011 sur les drogues, 30 % des moyens de la direction centrale de la police judiciaire (hors dépenses de personnel et surtout hors brigade des stupéfiants) sont consacrés aux infractions à la législation sur les stupéfiants ! La politique actuelle n’est donc pas "sous-dimensionnée", mais mal orientée, au sens premier du terme, et c’est pour cela que Nicolas Sarkozy passe "totalement à côté du sujet". Il est donc grand temps de redéployer les moyens des forces de l’ordre, de mettre le paquet sur les bandes violentes, sur les trafiquants d’armes, sur les réseaux de trafic d’êtres humains et sur le blanchiment d’argent…

Certains conservateurs sortent les grands moyens lorsqu’on leur parle de revoir notre stratégie dans la lutte contre la drogue. Ils évoquent les liens – biens réels – des trafiquants avec les mafias, avec le terrorisme international, avec le grand banditisme. Mais la stratégie extrêmement répressive menée actuellement n’est pas efficace non plus dans la lutte contre la grande criminalité. Elles est même contre-productive, puisque la répression contre les consommateurs ne fait que renforcer l’organisation criminalisée et militarisée du trafic et rend l’enrichissement des réseaux plus facile.

Ainsi, entre 2005 et 2008, les condamnations pour recel et blanchiment ont chuté de 22,7 % ! Autre exemple, symbolique s’il en est : sur les 63 422 infractions constatées au droit de l’environnement en 2009, le taux de classement sans suite est de 90 %. Pour les infractions sur les stupéfiants, en grande majorité des usagers de cannabis, des poursuites pénales sont engagées dans plus de 90 % des cas ! Quelqu’un qui déverse des produits chimiques dans un cours d’eau est-il vraiment moins nuisible à l’intérêt général qu’un jeune qui fume du cannabis en sortant d’un concert ?

En 2012, finissons-en avec cette "guerre contre le cannabis" dont les principales victimes sont les consommateurs et leurs familles, et les principaux bénéficiaires, les parrains des cartels et autres chefs de gang. Si nous voulons vraiment lutter contre "l’aliénation", élargissons la palette de prise en charge thérapeutique et sociale, et construisons une véritable politique de réduction des risques liés aux usages. Si nous souhaitons vraiment apporter à nos concitoyens plus de sécurité, réformons le statut pénal des usagers.


Corentin Segalen
est diplômé de la London School of Economics en Criminal Justice Policy et ancien auditeur de l’Institut national des hautes études de sécurité et de justice (INHESJ) ;

Olivier Poulain, membre de l’Observatoire géopolitique des criminalités (OGC).

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