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Pour le quotidien français Le Monde : Une vague libertaire transforme les Etats-Unis

Le Monde, édition du 30 décembre 2012

Les citoyens de l’Etat de Washington, comme ceux du Colorado, ont légalisé l’usage du cannabis presque sans restrictions. La vision classique d’une Amérique conservatrice est de plus en plus dépassée

Puritaine, l’Amérique ? Le cliché a la vie dure, mais la réalité montre que le cycle de la révolution conservatrice, commencé il y a quarante ans durant les années Reagan, semble toucher à sa fin. Avec la montée de l’athéisme et l’extension du mariage gay, la légalisation de plus en plus répandue du cannabis en est la frappante illustration.

Dans l’Etat de Washington, les habitants âgés de plus de 21 ans ont le droit de consommer du cannabis sous toutes ses formes. La légalisation, approuvée par référendum le 6 novembre par 55 % des électeurs, est entrée en vigueur un mois plus tard. D’ici à la fin de 2013, le cannabis sera en vente libre dans des boutiques spécialisées, sous le contrôle de l’administration déjà chargée d’encadrer le commerce de l’alcool. Et bien sûr, il sera fortement taxé...

Pour les militants de la légalisation, 2012 restera comme l’année de la première vraie victoire. Dans deux Etats, Washington et le Colorado, le peuple souverain a osé défier le gouvernement fédéral, pour qui le cannabis reste illégal. En fait, le basculement est en train de se produire à l’échelle nationale. Selon un sondage réalisé en octobre, 51 % des Américains souhaitent la légalisation. D’autres études indiquent qu’opposants et les partisans sont à égalité, mais sur le long terme la tendance est claire : en 1972, à peine 20 % des électeurs étaient favorables à la légalisation.

Cela dit, dans l’Etat de Washington, surtout à Seattle, le cannabis était déjà présent dans la vie quotidienne : comme dans dix-huit autres Etats, il pouvait être prescrit sur ordonnance comme un médicament. Résultat : des centaines de cabinets spécialisés délivrent à la chaîne des ordonnances de complaisance, et les plantations plus ou moins légales se sont multipliées un peu partout. Cela n’a pas empêché le développement d’un vaste trafic illicite.

Pour sortir de l’impasse, les partisans de la légalisation ont fait passer dans l’opinion un message simple : ils ne sont pas " prodrogue ", mais " antiprohibition ". L’objectif premier de la légalisation est de mettre fin à la répression policière, qui est à la fois coûteuse, brutale et inefficace. En outre, le trafic illicite deviendra sans objet. On pourra enfin s’attaquer à ce problème de santé publique dans une ambiance apaisée.

Grâce à cette approche pragmatique, le camp du oui a reçu le soutien d’une bonne part des élites locales - le conseil municipal de Seattle, les maires des principales villes de la côte, de nombreux députés de l’assemblée d’Etat, mais aussi de membres de l’appareil judiciaire, dont plusieurs procureurs d’Etat en exercice et deux anciens procureurs fédéraux. Dans le comté de King (qui englobe Seattle), les deux candidats au poste de shérif étaient partisans de la légalisation.

Au sein de la société civile, le projet était soutenu par les responsables de divers organismes de santé publique, par la NAACP (Association de défense des droits des Noirs), et même par la Children Alliance (Alliance pour l’enfance), regroupant notamment des associations charitables catholiques et des clubs de boy-scouts. De leur côté, les opposants à la légalisation comptaient sur la mobilisation des populations rurales de l’intérieur, très religieuses et très conservatrices. En fait, le non l’a emporté dans la majorité des comtés du centre et de l’est de l’Etat, mais parfois de justesse. Cinq comtés conservateurs, qui ont par ailleurs donné une forte majorité au candidat républicain, Mitt Romney, à l’élection présidentielle, ont voté pour la légalisation.

La vraie victoire des libéraux est que, dans cette région des Etats-Unis, la majorité de la population considère désormais le cannabis comme un problème mineur. Le nouveau gouverneur démocrate, Jay Inslee, n’était pas très favorable à la légalisation, mais, dès la proclamation des résultats, il a affirmé que la volonté du peuple serait pleinement respectée. De même, la justice a annulé les procédures pénales contre des centaines de personnes poursuivies pour possession de cannabis.

A Seattle, l’ambiance a déjà changé. Patrick, 45 ans, cadre commercial dans l’informatique, fume du cannabis pour soulager son mal de dos, mais il n’en avait jamais parlé en public. Pour le moment, il souhaite rester discret, mais ce n’est pas le cas de ses collègues de bureau : " Depuis quelques jours, des employés vont fumer des joints sur le parking pendant leur pause, en bavardant tranquillement. Ça m’a surpris, car il y a des gens de tous âges, y compris des cadres supérieurs de l’entreprise. " Il remarque aussi qu’en ville les gens parlent plus librement : " Même mon dentiste envisage de recommander le cannabis à certains clients. "

Reste une inconnue : l’attitude du gouvernement fédéral. Le ministère de la justice a rappelé que la loi fédérale était supérieure aux lois des Etats, mais n’a pas agi en conséquence. Puis, le 14 décembre, dans une interview télévisée, le président Obama a annoncé qu’il allait sans doute laisser faire : " Nous avons d’autres chats à fouetter. (...) Cela n’aurait aucun sens de donner une haute priorité à la répression des usagers récréatifs dans les Etats ayant décidé que c’était légal. " De fait, la marge de manoeuvre du président est limitée : avant d’être élu, il racontait publiquement que dans sa jeunesse, il avait fumé beaucoup de cannabis.

A Seattle, certains militants procannabis veulent déjà aller plus loin - la suppression de tout contrôle étatique. Le jour de la promulgation de la loi, des milliers d’entre eux se sont rassemblés dans un parc de la ville pour fumer en plein air, ce qui reste strictement interdit. La police a encerclé le parc, mais n’a arrêté personne.

Yves Eudes

Le Monde 2012.

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